Semences rares pour agriculture d'avenir
- il y a 3 minutes
- 5 min de lecture

La sécheresse, la volatilité des prix et la dépendance aux intrants de synthèse redessinent les contours de la production agricole européenne. Comment nourrir durablement, tout en allégeant la pression sur les ressources ? À cette équation complexe, Agri Obtentions répond par l’innovation génétique et la diversification des cultures. L’entreprise, issue de la recherche publique, mise sur des variétés résilientes et économes en intrants, capables de concilier performance agronomique et exigence environnementale.
Informations Entreprise : Quels leviers mobilisez-vous, en tant que sélectionneur, pour accompagner la transition agroécologique face aux défis climatiques et économiques ?
Vincent Béguier (Directeur Général Agri Obtentions) : Face aux aléas climatiques de plus en plus fréquents, notre principal levier d’action, c’est la génétique. À travers la sélection variétale, nous développons des semences capables d’offrir une stabilité de rendement, même dans des conditions météorologiques extrêmes. Cette résilience est aujourd’hui indispensable à la rentabilité des exploitations agricoles. En parallèle, nous œuvrons à réduire la dépendance aux intrants de synthèse, notamment aux engrais azotés dont le prix explose, en lien avec des tensions géopolitiques majeures.
François Cuvelier (Directeur Commercial Agri Obtentions) : En travaillant sur des variétés moins exigeantes ou plus efficientes dans l’utilisation des ressources, nous aidons les agriculteurs à maîtriser leurs charges. Enfin, il est essentiel de rappeler que même si les gains de rendement ne sont plus aussi visibles qu’avant, c’est bien grâce au progrès génétique que les rendements ne chutent pas. Nous sélectionnons aujourd’hui des variétés qui ont déjà affronté les cinq dernières années de stress climatique : c’est notre réponse concrète à l’urgence agroécologique.
Quelle est la différence entre semences paysannes et semences agroécologiques, et comment vous positionnez-vous dans ce débat ?
V.B. : Il est essentiel de distinguer les semences paysannes des semences agroécologiques. Les premières proviennent de variétés anciennes, cultivées avant la Révolution verte, souvent utilisées dans des systèmes à faibles intrants et valorisées en circuits courts, notamment en agriculture biologique.
En revanche, notre approche agroécologique s’appuie sur les acquis de 70 ans d’innovation génétique. Nous travaillons à adapter ces variétés modernes, initialement conçues pour l’agriculture intensive, à des systèmes moins dépendants des intrants de synthèse, tout en maintenant des niveaux de rendement élevés. L’agroécologie, telle que nous la développons, repose avant tout sur la diversification des cultures : plus d’espèces, plus d’alternance, plus de biodiversité utile. C’est cette diversité, dans le temps comme dans l’espace, qui permet de limiter les impasses techniques, comme les résistances aux herbicides, et de restaurer des écosystèmes agricoles résilients. Les mélanges d’espèces dans une même parcelle en sont un exemple prometteur.
Quels sont les axes d’innovation spécifiques qui différencient Agri Obtentions dans le domaine des semences agroécologiques ?
V.B. : Notre singularité, c’est d’investir massivement dans l’innovation sur des espèces de diversification, souvent qualifiées de niches, mais pourtant cruciales pour l’avenir de l’agriculture. Nous travaillons notamment sur les légumineuses à graines - pois, féverole, lentille - qui ont l’avantage de produire des protéines végétales locales tout en enrichissant naturellement les sols en azote grâce à leur symbiose avec le rhizobium.
Ce type de cultures, encore peu développées par les grands semenciers, constitue un levier majeur de la transition agroécologique. Nous sélectionnons également des céréales comme le triticale, résilient et peu exigeant en intrants, ainsi que des variétés de blé plus autonomes en azote ou résistantes aux maladies foliaires, y compris en agriculture biologique. Enfin, nous développons une génétique dédiée aux cultures associées, en travaillant l’adaptation des espèces mélangées pour maximiser les synergies agronomiques et réduire encore les intrants. Cette approche globale répond aux défis écologiques et économiques des systèmes agricoles.
Pouvez-vous nous donner des exemples concrets d’innovations variétales développées récemment par Agri Obtentions ?
F.C. : Nous avons lancé une variété de blé tendre très résiliente, notamment face à la septoriose, principale maladie impactant le rendement du blé. Inscrite avec une note de 8 dans une année à très forte pression, elle permet, en conditions non traitées, un gain de 5 à 20 quintaux par hectare. En plus de ses performances sanitaires, Géopolis combine rendement et bonne teneur en protéines, optimisant ainsi l’utilisation de l’azote sans compromettre la rentabilité des agriculteurs.
Au-delà de la génétique, nous accompagnons les changements de pratiques. Sur le pois d’hiver, par exemple, nous avons repensé l’itinéraire cultural : densité, profondeur, date de semis. Nous travaillons même avec un fabricant de semoirs Lemken pour adapter les équipements aux nouvelles variétés.
Notre référence Foudre, inscrite avec un net avantage en rendement et tolérance maladies, sera bientôt rejointe par une nouveauté prometteuse : Fatal. Et sur le pois de printemps, nous lançons une variété tolérante à l’aphanomyces, un pathogène du sol qui avait freiné les cultures dans certaines zones. C’est une innovation de rupture, qui permet de réintroduire le pois dans des terres infestées et de casser le cycle du pathogène.
Quel rôle joue le triticale dans votre stratégie agroécologique et comment se positionne-t il face aux autres grandes cultures ?
F.C. : Sur le triticale, nous avons enregistré cinq nouvelles variétés, dont trois à fort potentiel de développement. C’est une espèce issue du croisement entre le blé et le seigle, naturellement résiliente. Par exemple, notre variété Requin est remarquable par sa précocité - environ dix jours plus tôt à l’épiaison que les témoins - ce qui lui permet d’échapper aux coups de chaleur de juin, qui pénalisent souvent le PMG et la fertilité des épis. Résultat : une grande stabilité de rendement, quelles que soient les conditions climatiques.
Le triticale nécessite aussi moins d’azote (50 à 60 unités en moins), moins de densité de semis (jusqu’à -30%) grâce à sa capacité de tallage, et une protection fongicide allégée. C’est une solution idéale pour les terres à faible potentiel comme les argilo-calcaires ou caillouteuses, où il surperforme le blé. De plus, il génère une biomasse importante, avec une paille de qualité, très utile pour le paillage ou le fourrage, et excellente pour absorber les jus de fumier. Cette espèce incarne parfaitement notre vision : offrir des solutions agronomiques performantes, économes en intrants, adaptées aux nouveaux défis climatiques et territoriaux.
Quelle vision portez-vous pour l’agriculture de 2050, et quels leviers doivent être mobilisés pour assurer sa durabilité économique et environnementale ?
V.B. : Tous les modèles prospectifs convergent : l’agriculture de demain devra composer avec une pression croissante sur les intrants de synthèse, en raison de leur dépendance au pétrole et au gaz, mais aussi de leur raréfaction. Le changement climatique vient renforcer cette contrainte. À l’horizon 2050- 2100, il sera impératif de gagner en autonomie sur les fermes, notamment via la production de protéines végétales locales. C’est la vision que nous portons : développer des semences capables de répondre à ces nouveaux équilibres.
Mais cette transition ne peut reposer uniquement sur les agriculteurs. Sans un meilleur partage de la valeur entre l’amont, l’aval et les filières de transformation, l’enjeu devient éthique : comment financer l’innovation si elle ne bénéficie pas directement à ceux qui la mettent en oeuvre ? Nous travaillons ainsi à améliorer non seulement les rendements, mais aussi la qualité technologique des cultures, pour en faire des matières premières mieux valorisées - notamment en alimentation végétale, via la fermentation (produits alternatifs aux yaourts ou fromages). À l’avenir, l’innovation devra concerner la semence, les itinéraires techniques, le machinisme, la transformation. Et il faudra que la création de valeur irrigue toute la chaîne, jusqu’à l’exploitation.




