Réinventer le calcul du risque pour financer la croissance
- il y a 20 heures
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La régulation se durcit, le capital se raréfie : les banques doivent absorber l’output floor, renforcer leurs exigences et continuer à financer la transition énergétique. Problème : comment rester compétitif sans brider le crédit, en Europe comme en Afrique, où les réalités de risque diffèrent radicalement ? Avec vingt ans d’expertise, JPG Consulting Partners combine modélisation, validation et outils propriétaires pour sécuriser la conformité et adapter le pilotage des fonds propres aux nouveaux équilibres.
Informations Entreprise : En quoi l’intégration de CRR3/CRD6 par la BCE change-t-elle concrètement la façon dont les banques calculent leurs fonds propres et pilotent leurs risques ?
Junior M’Buyi (Fondateur & CEO de JPG Consulting Partners Group) : CRR3/CRD6 marque un tournant stratégique pour les banques : le calcul du risque devient moins un levier d’optimisation qu’un instrument de stabilité systémique. Nous observons un certain rétropédalage de la BCE, avec l’intégration des nouvelles exigences CRR3 et CRD6. Concrètement, cela oblige les banques à revoir en profondeur leurs dispositifs de modèles internes. Dans les faits, elles s’éloignent partiellement de ces modèles maison pour adopter une approche plus prudente et plus conservatrice dans l’appréciation et le pilotage du risque.
Plutôt que de s’appuyer sur leurs calibrages internes, elles basculent davantage vers une méthode standardisée : le régulateur fixe des coefficients et des paramètres de référence, à partir desquels les établissements calculent leurs fonds propres réglementaires. Cette standardisation réduit la latitude accordée aux modèles internes et renforce l’homogénéité des pratiques.
Pour les directions générales, l’enjeu est immédiat : cette évolution se traduit par une consommation accrue de capital, qui pèse mécaniquement sur la rentabilité, la capacité de financement et la compétitivité.
Pour les banques, l’enjeu est immédiat : cette approche plus conservatrice se traduit par une mobilisation accrue de capital, plus élevée que celle permise par les modèles internes qu’elles avaient construits.
On entend beaucoup que Bâle IV va “réduire l’intérêt” des modèles internes IRB. Est-ce que vous observez plutôt une remise en cause des modèles - ou une exigence de modèles plus gouvernés, plus traçables, plus justifiables économiquement ?
Tout d’abord, Il ne s’agit pas de la fin des modèles internes, mais clairement de la fin des modèles internes opaques ou insuffisamment gouvernés. Nous constatons que le développement de modèles internes est intrinsèquement complexe. Depuis plusieurs années, la BCE en Europe, comme l’ACPR en France, mène régulièrement des missions d’audit pour évaluer ces dispositifs. Or, la sophistication de ces modèles rend la traçabilité et le contrôle plus difficiles : la BCE cherche à mieux comprendre et suivre ce qui se passe « en interne », ce qui n’est ni évident ni simple. Dans un monde globalisé et interconnecté, l’objectif est aussi de réduire au maximum le risque systémique.
Les superviseurs exigent désormais des modèles plus explicables, plus comparables entre établissements et économiquement justifiables. Le passage de modèles internes vers des méthodes standardisées facilite le travail du superviseur : c’est plus lisible, plus comparable, et cela permet de suivre plus directement l’évolution de la consommation de capital. En revanche, l’effet collatéral est clair : les banques sont pénalisées, car elles doivent mobiliser davantage de fonds propres pour financer leurs opérations.
Le dilemme est stratégique : renforcer la résilience du système sans asphyxier le financement de l’économie réelle. Cela pose un dilemme de compétitivité et peut peser sur l’octroi de crédit, donc sur la croissance. En contrepartie, le système gagne en robustesse face aux crises.

Pourquoi les banques du mid-market rencontrent-elles davantage de difficultés à se mettre en conformité avec les exigences réglementaires et les standards de qualité des données ?
Nous constatons que les banques du mid-market mettent aujourd’hui davantage de temps à répondre aux exigences réglementaires. C’est avant tout une question de masse critique : la conformité prudentielle est devenue une industrie en soi.

C’est avant tout une question de moyens, à la fois humains et financiers, car la conformité a un coût réel. Il faut développer des méthodologies adaptées, structurer les processus et surtout disposer de données fiables pour répondre aux exigences de type BCBS 239 en matière de qualité de la donnée.
Cela implique la mise en place d’un dispositif complet de gouvernance de la donnée, capable de piloter, tracer et sécuriser les informations de bout en bout, depuis les systèmes amont et métiers jusqu’aux systèmes aval. Ces données sont ensuite utilisées comme des référentiels fiables pour l’ensemble des calculs réglementaires et des reportings prudentiels. Ce chantier est long, complexe et mobilise fortement les équipes, tout en générant des investissements importants. Dans ce contexte, les établissements de taille intermédiaire rencontrent plus de difficultés à atteindre une conformité complète aux exigences de Bâle III et Bâle IV, comparativement aux grands groupes mieux dotés en ressources.
En quoi votre positionnement sur la conception, la validation et vos outils propriétaires vous permet-il de mieux accompagner les banques face aux inspections de la BCE et aux spécificités des marchés africains ?
Notre approche de l’outsourcing s’appuie sur plus de vingt ans d’expertise et couvre l’ensemble de la chaîne des lignes de défense. Nous intervenons d’abord en LODA, la première ligne de défense, aux côtés des équipes qui conçoivent les modèles internes : nous contribuons directement à leur construction et à leur industrialisation.
Depuis quelques années, nous opérons également en seconde ligne de défense, sur la validation de ces mêmes modèles, afin de sécuriser leur conformité et leur robustesse. Cette double présence facilite ensuite la préparation des établissements aux missions d’inspection trimestrielles de la BCE, qui viennent auditer les modèles internes au regard des exigences réglementaires.
Peu d’acteurs combinent à la fois la conception, la validation et un outil propriétaire de calcul des fonds propres. Cette continuité est un facteur clé de sécurisation face aux inspections de la BCE.
Notre différenciation tient aussi à un atout concret : nous sommes propriétaires de notre propre outil de calcul des fonds propres, comparable à ceux utilisés par les banques. Il est calibré selon les standards internationaux, mais adapté aux besoins des banques mid-market et africaines, en intégrant des paramètres spécifiques, notamment liés aux risques systémique et géopolitique.
Comment les banques peuvent-elles intégrer progressivement l’output floor d’ici 2030 sans fragiliser leur pilotage du risque ni réduire leur capacité à financer l’économie ?
Nous voyons que l’output floor s’inscrit dans un calendrier réglementaire précis : sa mise en oeuvre est progressive, avec un horizon fixé à 2030. C’est un élément fondamental : la transition ne peut pas être brutale.
C’est un point clé, car les banques ont massivement investi depuis une vingtaine d’années pour développer leurs modèles internes et leurs propres outils. La bascule vers ce nouveau cadre ne se fera donc pas en “coupure nette”. D’un point de vue pragmatique, un processus interne est déjà en marche : les systèmes d’information seront impactés, et les établissements vont devoir faire coexister, puis ajuster, leurs dispositifs.
Les paramètres de risque historiquement calibrés en interne - notamment la PD, probabilité de défaut à un an, et la LGD, taux de perte en cas de défaut - devront être revus pour s’aligner progressivement sur les approches standard, tout en intégrant l’output floor.
L’enjeu majeur est de piloter cette transition sans casser la dynamique de crédit. Le risque aujourd’hui n’est pas tant prudentiel que macroéconomique une contraction excessive du financement.
Le véritable défi, pour les banques, est de réussir cette transition en pilotant le risque de manière opérationnelle, sans casser la dynamique de financement : nous devons continuer à octroyer du crédit et à soutenir l’économie tout au long du chemin vers 2030.
Pourquoi une approche prudentielle “à l’européenne” peut-elle freiner le financement des PME en Afrique, et comment adapter les RWA pour soutenir à la fois la transition énergétique et la croissance ?
Nous évoluons dans un monde globalisé qui bascule progressivement d’une logique bipolaire vers une multipolarité, avec un enjeu majeur : financer la transition énergétique. Or la question centrale est l’allocation de capital dans un contexte où les standards prudentiels européens deviennent plus restrictifs, tandis que les États-Unis et la Chine, moins contraints dans leurs politiques de pilotage, gagnent en compétitivité.
Le véritable enjeu est de piloter cette transition sans casser la dynamique de crédit. Le risque aujourd’hui n’est pas tant prudentiel que macroéconomique une contraction excessive du financement.
L’Europe se retrouve ainsi dans une position d’équilibre : réduire le risque systémique sans freiner l’investissement, notamment en Afrique, où se concentrent une grande partie des matières premières indispensables à cette transition. La BCE a d’ailleurs conduit une étude d’impact il y a 3 à 4 ans : en abaissant certains paramètres de 2 points de base, environ 2 milliards de capital pourraient être libérés pour financer les entreprises engagées dans la transition énergétique. Sur le volet africain, nous réalisons des stress tests calibrés sur l’évolution des prix des matières premières pour aider États et institutions à anticiper les crises et ajuster leurs budgets.
Le véritable risque en Afrique n’est pas le défaut, mais le sous-financement structurel. Nous défendons surtout l’idée d’un RWA adapté aux réalités africaines : le calcul européen n’est pas transposable tel quel. À horizon 2050,l’Afrique comptera près de 2 milliards
d’habitants, dont 60 à 70 % auront moins de 25 ans : il faut financer l’emploi. Or l’application mécanique des méthodologies internationales écarte de facto 60 à 70 % des PME du crédit, ce qui freine croissance et recettes fiscales. Notre démarche consiste à objectiver ce manque à gagner et à montrer comment un cadre mieux calibré peut enclencher un cercle vertueux d’investissement public, d’infrastructures et d’emplois.


